La pensée chinoise
de Marcel Granet
dimanche 13 mai 2001, par Laurent Letable
Il me semble que, pour nous Occidentaux, l’Extrême Orient, c’est loin géographiquement mais aussi culturellement. Les pensées, les cultures de l’Asie sont extraordinairement diverses et riches. Oasies a pour but de présenter cette diversité qui s’exprime sur l’Internet.
Plus modestement, je voudrais contribuer ici à rendre compte de cette diversité à travers, non pas les sites web, mais la littérature romanesque et la philosophie. Je n’ai aucunement l’intention d’embrasser d’un coup la totalité de la littérature asiatique, seulement signaler quelques coups de cœur, bref exposer mes propres lectures avec leurs insuffisances et leurs enthousiasmes et, surtout, faire partager ce dernier sentiment. Je ne suis absolument pas spécialiste des cultures asiatiques, simplement un lecteur.
Pour commencer, je crois qu’il faut tordre le cou à des idées reçues, notamment celle qui consisterait à penser justement que « c’est du chinois », expression qui caractérise ce qui est incompréhensible, labyrinthique, voire exotique. L’essentiel de la culture asiatique est aujourd’hui largement traduit et commenté, donc accessible au plus grand nombre, pour qui veut s’en donner la peine.
Il me paraît d’abord nécessaire de dire quelques mots d’un classique génial (et ce n’est pas trop dire !), voire un monument... : La pensée chinoise, de Marcel Granet, publié en 1934, édité à La Renaissance du Livre, puis réédité aux Éditions Albin Michel en 1988, dans une collection de poche fort pratique (heureusement pour les 568 pages qui ainsi ne sont ni encombrantes ni trop chères !), la collection L’évolution de l’humanité. Mais poche ne veut pas dire simplifié ou simpliste loin de là, pourtant l’ensemble se veut explicite et accessible, bref pédagogique pour le lecteur.
L’auteur, Marcel Granet, est un éminent sinologue du début de ce siècle. L’ouvrage fait suite à un premier volume consacré en 1929 à La civilisation chinoise, plus particulièrement à la culture et à la vie quotidienne. Le second volume, plus théorique et plus complexe, est beaucoup plus ambitieux, tout en étant parfaitement organisé.
Dès l’introduction, l’auteur indique le sens de son projet : « Je vais tenter, (...) de décrire le système de partis pris, de conceptions, de symboles, qui régit en Chine la vie de l’esprit. » Vaste programme pour un auteur d’une gigantesque érudition en matière de culture chinoise. Le plan du livre respecte cette ambition, puisqu’il commence par une longue analyse de l’expression de la pensée à travers le langage et le style. Il montre au lecteur que la parole est indissociable de l’action et de « l’étiquette », de l’organisation sociale. Au-delà de nombreuses analyses, c’est toute une philosophie du langage qui se dégage ; où le concept ne renvoie pas nécessairement à une idée précise, mais focalise un ensemble d’images, d’où la richesse métaphorique, évocatrice de la langue chinoise, mais aussi sa dimension poétique. Le paradoxe étant que ceci n’entrave en rien sa capacité d’être aussi une langue de la réflexion et du raisonnement.
Puis, l’auteur propose toute une réflexion sur les Idées directrices, notamment le temps et l’espace, le Yin et le Yang, les nombres, le Tao. Chapitres riches de perspectives et de références exemplaires qu’il est impossible de résumer ici. D’où un Système du monde particulier à la culture chinoise : « Les idées jointes d’Ordre, de Total, d’Efficace dominent la pensée des Chinois. Ils ne se sont pas souciés de distinguer des règnes dans la Nature. Toute réalité est en soi totale. Tout dans l’Univers est comme l’Univers. La matière et l’esprit n’apparaissent point comme deux mondes qui s’opposent. On ne donne pas à l’Homme une place à part en lui attribuant une âme qui serait d’une autre essence que le corps. » Marcel Granet nous permet ainsi de mieux comprendre la structure de la société, l’architecture, les comportements sociaux et la mentalité de la Chine traditionnelle.
Le livre s’achève sur une histoire des principaux courants et écoles philosophiques qui proposent des solutions pour mettre fin à la décadence ou aux désordres sociaux. Ainsi l’auteur nous présente les idées des principaux sages de la Chine ; Confucius, Mö Tseu, Mencius, Siun Tseu, Tong tchong-chou.
Puisqu’en effet pour la Chine le philosophe, le sage, est celui qui a l’expérience et connaît les hommes et la nature, et sait s’occuper des affaires, et qui a confiance en lui-même et en la raison. Ils sont considérés comme des médecins : ils doivent déterminer le mal, celui de l’esprit, de l’âme, du monde et de la société pour trouver une solution au mal dans l’histoire. Il y aurait ici toute une réflexion sur le mal en Occident et en Orient. Puisqu’en effet, au terme de l’ouvrage, on se rend compte qu’en Orient il n’y a jamais de mal absolu. Dès que la conscience de l’individu s’éveille, elle voit l’harmonie donc la pluralité. La pensée chinoise est comme l’univers : non pas immobile mais dynamique. Ainsi dans l’harmonie il n’y a que des hiérarchies, c’est pourquoi aucune valeur n’est jamais absolue, tout est toujours en situation. Chaque valeur peut alors devenir contraire, les changements sont toujours cycliques et non linéaires comme en Occident. Ainsi ce livre donne une conception optimiste de l’humanité où l’homme idéal serait toujours maître de lui-même, ne s’enlisant jamais dans des situations mais sachant s’engager et se désengager. Ce qui importe, et ce sera notre conclusion, c’est la réalisation de l’Homme et non les fonctions sociales, l’harmonie avec la nature et non, comme en Occident, l’hostilité par rapport à la nature et par rapport au passé. C’est, du moins je crois, ce que l’on peut retenir de la partie consacrée à Confucius, auteur génial dont nous parlerons une prochaine fois.
Au total, un volume riche de références et de réflexions, complété par des notes précises indiquant des références pour ceux qui veulent aller plus loin, une bibliographie mise à jour jusqu’en 1966 (ce qui est peut-être un peu limite pour les spécialistes mais largement suffisant pour les amateurs), et aussi un index thématique qui permet d’utiliser l’ouvrage comme une sorte de dictionnaire. Bref, un classique indispensable pour l’amateur averti.
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Message
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7 octobre 2003 08:50, par Nirousse
bonjour monsieur,
Je n’ai pas encore lu votre critique, mais je vais le faire.
Mais à ne pas oublier : "Voir n’est pas savoir, montrer, n’est pas démontrer etil y’a ce qui se sentet se qui ressent..."
@ Bientôt
Cédric
T8S 2003 !
Voir en ligne : elève
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